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Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux

Fédération de recherche sur les sociétés anciennes

Université Lumière Lyon 2 - CNRS

4ème atelier

4ème atelier

Quatrième atelier :
Jeudi 25 novembre 2010, Lyon, Maison de l’Orient

Patrimoine institutionnel et patrimoine « populaire » : L’accession au statut patrimonial en méditerranée orientale

Comment en vient-on à reconnaître des patrimoines ? Naissent-ils de la multiplicité des pratiques patrimoniales ? Faut-il distinguer d’une part des facteurs de patrimonialisation, parmi lesquels le tourisme prend une importance croissante et ambiguë, d’autre part des processus de sélection, par lesquels certains héritages sont hissés au rang patrimonial – et pas nécessairement par leurs héritiers naturels ? L’utilisation très large qui est faite aujourd’hui du terme patrimoine recouvre-t-elle une seule et même notion ou des réalités diverses, voire inconciliables entre elles ? Existe-t-il, à côté d’un patrimoine officiel, défini par des institutions à des échelles diverses (locale, régionale, nationale, mondiale…), un patrimoine « populaire », c’est-à-dire « qui émane du peuple », indépendant de toute démarche administrative de classement ?

Si le patrimoine institutionnel est constitué d’objets hérités d’un passé clos - refermé par la patrimonialisation - et sélectionnés pour leur intérêt historique ou esthétique, ce patrimoine « populaire » comprendrait des objets, matériels ou immatériels, hérités d’un passé relié au présent, donc « traditionnels » au sens étymologique (du latin tradere, transmettre, faire passer). Vivant, évolutif, inséparable de son contexte comme les objets qui le constituent sont inséparables de leur fonction, il relèverait d’un mode de vie plutôt que d’une contemplation distanciée : manière d’habiter, savoir-faire artisanaux, habitudes culinaires, musique, littérature orale, langue… son statut patrimonial, hors de toute validation ou protection juridique, émanerait de la transmission sur le long terme de valeurs et de savoirs véhiculés par l’éducation, sur la base d’un consensus tacitement renouvelé et d’un fort investissement identitaire. Tel est le postulat sur lequel nous nous proposons de réfléchir, à travers une série d’interrogations.

En effet, dans les pays du Proche-Orient et du Moyen-Orient, le patrimoine officiel, généralement monumental, savant, mis en place dès l’époque coloniale et parfois estampillé « Patrimoine Mondial », n’est pas, en général, celui dans lequel les gens se reconnaissent spontanément. Le turath, mot utilisé en arabe pour désigner le patrimoine mais qui traduit mieux le français héritage, recouvre, dans son acception courante, un ensemble de valeurs traditionnelles plutôt qu’un patrimoine matériel et essentiellement architectural, comme en Occident. Cet héritage immatériel, parfois écrit, est considéré depuis avant même la naissance de l’islam comme un élément de l’identité arabe, tandis que le patrimoine matériel, particulièrement architectural, qu’il soit conservé, ou détruit depuis longtemps et seulement évoqué par les écrits des historiens, fonctionne comme un support de la mémoire.

Quels sont les rapports entre patrimoine institutionnel et patrimoine « populaire » ? Sont-ils les produits d’un même processus ou au contraire l’expression de deux approches culturelles différentes et antagonistes ? Toute patrimonialisation implique-t-elle une rupture ou peut-elle préserver la capacité d’évolution d’un héritage habité, vécu et vivant ? Au Proche-Orient, le patrimoine institutionnel devient souvent le support d’investissements touristiques à l’usage de visiteurs étrangers, au prix d’une profonde rupture par laquelle les héritiers naturels se réduisent à de simples exploitants de leur héritage. On assiste alors à une sorte de détournement du fonds patrimonial populaire au bénéfice du patrimoine institutionnel, du vernaculaire au véhiculaire. C’est le cas, par exemple, lorsque les grandes maisons traditionnelles de la vieille ville d’Alep sont transformées en hôtel de luxe : les formes architecturales sont immobilisées dans une authenticité fabriquée. De même pour les musiques ou les cuisines traditionnelles, « folklorisées » et fixées par des spécialistes, au détriment de l’évolution créatrice qui les caractérise indissolublement.

Dans l’autre sens, le patrimoine institutionnel du Proche-Orient, devenu touristique, est parfois détourné à son tour par le biais de pratiques populaires telles que les promenades et les pique-niques lors de fêtes et de festivals, par exemple dans les théâtres antiques de Bosra et Palmyre, par un public régional très différent des publics occidentaux ou occidentalisés. La réappropriation identitaire passe par une certaine reconnaissance de la valeur historique et esthétique des lieux mais sans instaurer la rupture de la contemplation, plutôt une distance ou un décalage dû au passage du temps, dans une forme de continuité entre passé et présent.

Quel est le rôle de la construction sociale et politique dans les facteurs de patrimonialisation ? L’architecture domestique en terre, actuellement en voie de déshérence, offre un exemple dichotomique : elle symbolise pour ses héritiers directs les dures contraintes d’une ruralité pauvre, pour les ethnologues occidentaux une réponse adaptée aux ressources économiques et au climat local, ainsi que la satisfaction esthétique et idéologique de l’écologiquement correct. Dans tous les cas, la nature des liens entre l’héritage et les héritiers dépend essentiellement de l’identité, ou des identités, de ces derniers, mais aussi de celle des chercheurs impliqués dans les processus de patrimonialisation de leurs objets d’étude. Les notions de patrimoine et d’identité constituent ainsi un tandem à géométrie très variable, où les deux termes contribuent à se définir l’un l’autre alors même que le contenu sémantique de chacun change en fonction du contexte.

Jean-Claude David
Sylvie Müller Celka

Programme du 25 novembre 2010

9h15-9h30 : Rémy BOUCHARLAT (directeur de la Maison de l’Orient, FR 538 du CNRS), Jean-Claude DAVID (CNRS, UMR 5195, LYON), Sylvie MÜLLER CELKA (CNRS, UMR 5133, LYON)
Accueil des participants. Présentation des approches thématiques et méthodologiques

9h30-10h00 : Michel RAUTENBERG (PROF. UNIVERSITE DE SAINT ETIENNE)
La notion de patrimoine est-elle compatible avec celle de ‘populaire’ ?

10h00-11h00 : Arianna ARDESI (UNESCO, PARIS) ET Maamoun ABDULKARIM (PROF. UNIVERSITE DE DAMAS, CODIRECTEUR DE LA MISSION FRANCO-SYRIENNE DE SYRIE DU NORD)
La candidature des villages antiques du nord de la Syrie à l’inscription au patrimoine mondial

11h00-11h30 : pause-discussion

11h30-12h00 : Françoise METRAL (CNRS, UMR 5195, LYON)
Les Bédouins. Patrimoine matériel et immatériel

12h00-12h30 : Olivier AURENCHE (PROF. EMERITE, UNIVERSITE DE LYON 2/CNRS, UMR 5133, LYON)
L’architecture vernaculaire du Proche-Orient appartient-elle au Patrimoine ?

12h30-14h00 : pause-déjeuner/discussion

14h00-14h30 : Françoise AUBAILE (PROF. EHESS PARIS)
Quelques notes pour définir ce qu’est le patrimoine alimentaire de Méditerranée : un défi culturel

14h30-15h00 : Katia ZAKHARIA (UNIVERSITE DE LYON 2/CNRS, UMR 5195, LYON)
Le patrimoine littéraire oral et les paradoxes de sa conservation écrite

15h00-15h30 : pause-discussion

15h30-16h00 : Muriel GIRARD (UNIVERSITE DE TOURS)
Regard croisé sur la patrimonialisation de l’artisanat et la culture professionnelle des artisans en milieu urbain

16h00-16h30 : Maho SEBIANE (UNIVERSITE DE PARIS X-NANTERRE)
Patrimoine culturel immatériel dans le Golfe arabo-persique : de la construction nationale aux enjeux économiques dans les Emirats Arabes Unis (1971-2010)

16h30-17h30 : discussion générale et bilan (animés par M. RAUTENBERG)

Séminaire du 28 avril 2011, Lyon, Maison de l’Orient

Dans le texte de présentation de l’atelier de novembre 2010, le patrimoine populaire est défini comme "ce qui émane du peuple", or cette acception implique deux aspects distincts : d’une part un produit, matériel ou immatériel, dont on peut donner des exemples tels que l’architecture vernaculaire, la cuisine, la musique et autre arts et artisanats traditionnels, d’autre part un processus, celui par lequel un peuple (entendu par opposition à une institution) s’approprie un héritage commun – il faudrait alors parler plutôt de "patrimonialisation populaire". C’est ce processus qui a retenu notre attention dans le séminaire du 28 avril.

Si le patrimoine dit "populaire" est un produit institutionnel au même titre que le patrimoine "savant", car issu d’une sélection concertée et avalisée par des institutions, la "patrimonialisation populaire", en revanche, échappe au contrôle institutionnel. Ce processus a été peu analysé ou même simplement pris en compte à ce jour, sauf dans les aspects où il recoupe la patrimonialisation institutionnelle au travers des pratiques qui le soustendent : excursions et pique-niques autour de monuments historiques convertis en sites touristiques (théâtre de Bosra…), modes d’habitation dans les maisons traditionnelles classées des villes de Syrie (vieux quartiers d’Alep…)...

La "patrimonialisation populaire", qui est en lien direct avec l’identité de ses acteurs, implique des formes de reconnaissance et d’appropriation originales : fréquentation, graffiti… le discours qui sous-tend ces pratiques et entérine le statut d’héritage doit être recueilli au cours d’enquêtes de terrain puisqu’il appartient en général à l’oralité. Pour en rester aux cas traités dans l’atelier de novembre 2010, on pourrait par exemple reprendre le dossier du classement des villages byzantins de Syrie du Nord au patrimoine mondial de l’UNESCO et interroger systématiquement les habitants de la région, ceux qui fréquentent les ruines, cultivent les champs environnants et y font paître leurs troupeaux, en formulant des questions qui ne s’arrêteraient pas aux seuls avantages ou inconvénients économiques induits par le classement.

Dans tous les cas, il semble que l’ancienneté soit un facteur essentiel, indissociable de la notion d’héritage. Cette ancienneté est appréhendée seulement comme un décalage par rapport au présent, en dehors de toute information de type historique. La fonction de marqueur spatial, voire territorial, semble également pouvoir induire un processus patrimonial, qu’il s’agisse d’une ruine de château, d’un menhir ou d’un élément naturel (bloc erratique, grotte…). Ces marqueurs peuvent alors servir de support à la production de mythes et de légendes qui contribuent à cimenter l’identité du groupe humain concerné. Un marqueur à la fois spatial et temporel devient un ancrage mémoriel, donc un monument au sens étymologique, en dehors de toute intervention institutionnelle.

Programme du 28 avril 2011

14h00-15h00 : Simone RICCA (RC HERITAGE consultants /consultant UNESCO)
Conservation, politique et Patrimoine mondial au Moyen Orient : le cas des villages antiques de Syrie du Nord

15h00-16h00 : Jean-Louis TORNATORE (Université Paul Verlaine – Metz/IIAC-LAHIC, Paris)
Pédagogie du vivant : vers une démocratie patrimoniale ?