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Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux

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[rub 8 - on en parle] Les inclassables

Les inclassables
Mardi 09 Février 2021

Le déménagement de la MOM, dans le cadre du Plan Campus à l’automne 2020, a été l’occasion, lors du tri des archives, de découvrir des documents originaux comme de vieux magazines vantant l’archivage.
Ces derniers permettent de faire un bond dans le passé et de retrouver des publicités pour de vieilles machines utilisant un humour parfois daté. On trouve, par exemple, cette couverture de magazine demandant si les secrétaires sont téléperformantes. De plus, cette publicité pour un Canofile 250 loue ce produit censé résoudre, comme par magie, les problèmes de classement et permettre, grâce à un disque magnéto-optique, d’enregistrer instantanément toutes les informations et de les classer suivant les instructions de l’utilisateur en fonction de son organisation.
Le titre racoleur « Canofile 250, le cerveau de mon classement », l’insistance sur la difficulté du classement en début d’article, la facilité d’utilisation et sa capacité à libérer l’esprit en fin d’article sont des marqueurs nets de la volonté de vendre le produit.

Après les vieux magazines qui nous font sourire parce qu’ils nous rappellent une autre époque, j’ai découvert des documents irrévérencieux qui montrent à quel point un chercheur peut s’amuser au cours de ses recherches. Les archives de Françoise Le Saout sont particulièrement représentatives à ce sujet et peuvent être divisées en 3 catégories : les mots humoristiques, les dessins et les irrévérences.
Françoise Le Saout est une épigraphiste qui a travaillé pendant une dizaine d’années à Karnak. Sa famille a fait don de ses archives au laboratoire HiSoMA en janvier 2020 car ces dernières complètent les fonds relatifs à Karnak notamment ceux de Maurice Pillet, de Michel Azim et du Centre Franco-Egyptien d’Etudes des Temples de Karnak (CFEETK) déjà conservés par ce laboratoire. Elle a effectué de nombreux relevés des murs de la cour de la cachette, des parois des talatates du IXème pylône, des parois de la chapelle reposoir de Philippe Arrhidée et poursuivi l’essai de reconstitution du mur ouest du VIIème pylône de 1976 à 1994. Elle a étudié la paléographie des signes hiéroglyphiques des textes de la chapelle et de l’assemblage des talatates d’Aménophis IV de 1977 à 1978. Elle a participé à de nombreuses missions archéologiques notamment celle de Tell-el-Herr, celle de Serabit-el-Khadem et la mission de prospection dans le Nord Sinaï occidental de 1990 à 1995.
Elle a, enfin, de 1981 à 1987, réalisé un travail que l’on pourrait presque qualifier d’archivistique puisqu’elle a vérifié l’étude de Maurice Pillet sur la restauration de la chapelle d’albâtre d’Aménophis Ier et a identifié ainsi que classé les archives d’Henri Chevrier et de Georges Legrain conservées au CFEETK.

Les mots humoristiques trouvés dans ces archives sont particulièrement intéressants car ils permettent d’entrevoir le caractère d’un individu et l’ambiance existant entre collègues lors des missions archéologiques comme des documents précisant le lieu où l’on se trouve : "Je suis aux banquettes (entre Ramsès III et Khonsou)", "Je suis au temple (moi aussi)" ou encore des phrases humoristiques : "C’est le pied" ou encore "Un ami qui vous veut du bien".

De plus, il est assez étonnant au détour d’une photocopie d’un article sur Karnak ou Thèbes de se retrouver nez à nez avec des grenouilles qui parlent. On ne sait pas bien, d’ailleurs, ce que cela signifie car plusieurs interprétations sont possibles : soit l’article n’est pas très sérieux, soit la fatigue s’est emparée du chercheur et ce dernier « craque » soit enfin le dessin lui permet de se reconcentrer après une journée de travail intense.

Il est difficile de choisir la juste interprétation mais je vous garantis que l’archiviste qui découvre ce type de document, alors qu’elle est en train de faire des classements qui peuvent s’avérer répétitifs, ne peut que sourire.

Enfin, Françoise Le Saout a réalisé des dessins qu’elle nomme « irrévérences » qui mêlent antiquité et modernité : elle fait, par exemple, parler une statue et insère un personnage de bande dessinée dans une photo, elle associe une feuille Canson et des pinceaux à la statue du scribe, elle fait s’asseoir sur un banc des statues égyptiennes ou encore lie deux statues à l’aide d’une pelote de laine.

Ces irrévérences, malgré leur caractère enfantin au premier regard, sont, en réalité, réfléchies puisqu’elles lient entre eux des éléments anachroniques mais qui correspondent à la statue de base : du matériel d’écriture pour le scribe et un banc pour des statues assises.

En tous les cas, ce jeu a demandé du temps à son auteur car il a fallu découper les photos des statues, dessiner le ou les éléments anachroniques et les agencer de façon à ce que le résultat paraisse naturel.

Tous ces exemples nous renseignent sur la personnalité de Françoise Le Saout : bonne vivante, pleine d’humour et toujours prête à s’amuser. Il devait donc être très agréable de travailler avec elle au quotidien et on peut presque entendre résonner les rires à travers ces dessins.

Ainsi, cet article montre qu’il arrive à l’archiviste de découvrir des pépites. Son travail consiste donc également à redonner vie à une époque passée et à rappeler des souvenirs en mettant en lumière les archives de ces chercheurs.

Laure Bézard
Février 2021

Légendes des images :
. Couverture Le Journal du téléphone mars 1991
. Double page Canophile 250 dans le magazine Salon de la gestion et de l’exploitation des documents (23-26/10/1990)
. Mots humoristiques © archives F. Le Saout
. Je suis au temple : localisation © archives F. Le Saou
. Irrévérence © archives F. Le Saout
. Dessin © archives F. Le Saout