Fanny Lafourcade, Guide d’Irak-sur-Web Deuxième édition (26 novembre 2006)


Iraq : le champ politique chiite

Le champ politique chiite est composé de mouvements et partis divers, aux idéologies plurielles, voire opposées. Entre ces différentes forces politiques, les alliances sont mouvantes et la compétition est acharnée. La diversité des sites Internet et des plates-formes de communication en témoigne.

Al-Sadriyyûn (le mouvement sadriste, the Sadrist Movement)

Première force politique du pays, le mouvement sadriste n'est pas univoque. Il comprend, au sens large, les partisans de l'Ayatollah Muhammad Bâqir al-Sadr, père de l'actuel leader politique Muqtadâ al-Sadr. A la mort de l'Ayatollah en 1999, et surtout après la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, plusieurs tendances sont apparues.

Al-Muqtadayyûn (les pro-Muqtadâ)

Le jeune leader populiste Muqtadâ al-Sadr s'est opposé à la fois aux Etats-Unis et à l'establishment religieux chiite, al-Hawza al-’Ilmiyya (litt. "le territoire de la connaissance"), à de nombreuses reprises. Ses partisans, députés, sympathisants, membres de l'Armée du Mahdi, la milice du mouvement, défendent un islam chiite politique, actif, fortement teinté de nationalisme, intégrant les principes de la Wilâyat al-Faqîh, et prônent la mobilisation politique contre la tradition quiétiste chiite incarnée aujourd’hui par l’Ayatollah ‘Alî al-Sistânî. La théorie de la Wilayât al-Faqîh (le gouvernement des juristes, des docteurs de la loi islamique) a été développé par l’Ayatollah Khomeiny dans les années 1970 à Najaf et est le soubassement de la république Islamique d'Iran. Muqtadâ al-Sadr proclame représenter la Hawza "Nâtiqa" (qui parle, qui s’exprime) contre la Hawza "Sâmita" (qui se tait). Muqtadâ al-Sadr tire sa légitimité politique de la continuité avec son père, dont il a hérité influence financière, religieuse –notamment grâce à son réseau d’agents religieux dans le pays ou wakîl-s– et sociale –à travers un réseau caritatif développé dans les années 1990. Il a également acquis un immense prestige en s’opposant ouvertement à l’occupation américaine.

Les partisans de Muqtadâ al-Sadr forment un mouvement bien plus qu'un parti politique, et ils s'organisent en différentes tendances. Réputé pour recruter dans les quartiers populaires, comme Madînat al-Sadr à Bagdad, et plutôt auprès des jeunes, le mouvement représente une des premières forces politiques du pays, et, en nombre de députés, constitue la première force du bloc chiite au Conseil des Représentants (près de 25 selon les informations dont je dispose).


Le site "al-Hawza al-'Ilmiyya al-Nâtiqa bi-l-Haqq" ("le territoire de la connaissance qui proclame la vérité") (http://www.muqtada.com/) (arabe) (whois), daté de 2005, est prometteur en apparence, mais donne l'impression d'avoir été mis en ligne avant d'être achevé. Nombre de liens sont en réalité inactifs malgré des titres d'appels alléchants.


 

D'autres sites sont manifestement issus de la mouvance sadriste. C'est le cas de "Mumahhidûn li-Dawlat al-Mahdî al-Muntazar" ("les Bâtisseurs de l'Etat du Mahdi attendu") (http://momehhidonne.temp.powweb.com/index.htm) (arabe) (whois). L'internaute trouvera sur ce site régulièrement tenu à jour des communications de Muqtadâ al-Sadr, des photographies de l'Armée du Mahdi (la milice du mouvement), des textes de membres du mouvement, etc.


Hizb al-Fadhîla al-Islâmî (le parti de la Vertu Islamique, the Islamic Virtue Party)

Muhammad Al-Ya'qûbî (http://www.yaqoobi.com/) (arabe) (whois), chef du Hizb al-Fadhîla al-Islâmî, est un ancien disciple de Muhammad Bâqir al-Sadr. Ses sympathies envers les quiétistes lui ont valu d’être mis à l’écart par Muqtadâ al-Sadr ; cependant il revendique toujours son appartenance au courant sadriste. Sur son site, régulièrement alimenté, l'internaute aura notamment accès aux "Bayânât" (déclarations officielles) (http://www.yaqoobi.com/baianat/inline.htm) (arabe) du défunt Ayatollah, à certains de ces discours publics, à sa biographie, et pourra télécharger de nombreux ouvrages explicitant la pensée et les prises de position de l’Ayatollah sur la page "Mu'allafât" (Ouvrages) (http://www.yaqoobi.com/book/index1.htm) (arabe).


Hizb al-Da’wa al-Islâmiyya (le Parti de l'Appel Islamique, the Islamic Da'wa Party)

Fondé dans les années 1950, le Hizb al-Da'wa al-Islâmiyya tire sa légitimité de sa longue histoire de lutte contre le régime de Saddam Hussein. Il a compté parmi ses membres de nombreuses grandes figures du chiisme irakien comme le charismatique Ayatollah Muhammad Bâqir al-Sadr, assassiné par le régime en 1980. Ses membres ont particulièrement souffert de la répression sanglante du régime baasiste –plus de 70 000 personnes auraient ainsi été exécutées. Des dissensions sont apparues au sein du parti dans les années 1980, notamment autour de la question de l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Iran et de la théorie de la Wilâyat al-Faqîh. Aujourd'hui, elles existent encore et le parti a deux branches distinctes. La branche londonienne est incarnée par le Premier ministre Ibrâhîm al-Ja’farî, et la branche irakienne, Da'wa Tanzîm al-‘Irâq (“l’Organisation de Da'wa en Irak”), est réputée être plus proche de l'Iran et adhérer notamment à la théorie de la Wilâyat al-Faqîh.


Le site du Hizb al-Da'wa al-Islamiyya (http://www.islamicdawaparty.org/) (arabe) (whois) est domicilié en Grande Bretagne ; le manifeste politique que l'internaute y trouvera est pourtant celui de sa branche irakienne. Assez complet (le programme, l'historique du parti sont disponibles en ligne), il est actualisé régulièrement, comme le montre sa partie "Akhbâr" ("Nouvelles"), qui donne les nouvelles du jour. Il propose également un certain nombre de liens intéressants. Le lien du journal "al-Da'wa" (http://www.addaawa.com/) (arabe) (whois) est donné sur le site du parti.


Al-Majlis al-A'lâ li-l-Thawra al-Islâmiyya fî-l'Irâq (l’Assemblée Supérieure pour la Révolution Islamique en Irak ou ASRII, SCIRI en anglais)

Al-Majlis al-A'la lil-Thawra al-Islâmiyya fî-l-'Irâq, fondée en 1983 à Téhéran, est la troisième force politique du bloc chiite. Le parti est réputé être très conservateur, et favoriserait l’émergence en Irak d’un système politique en accord avec la théorie de la Wilâyat al-Faqîh. Créé avec le soutien de l’Iran pour fédérer l’opposition chiite à Saddam Hussein, ses liens avec la République Islamique sont de notoriété publique. Sa milice, Munazzamat Badr (l'Organisation Badr, Badr Organization), qui dispose également d'une aile politique qui a concouru indépendamment du parti aux dernières élections, est connue pour avoir largement investi les nouvelles forces de sécurité irakiennes. L'Organisation Badr est dirigée par Hadî al-Amirî. Elle a le contrôle effectif de portions entières du territoire.

Le site Internet de l'ASRII (http://sciri.org/) (arabe, anglais) date de l'avant 2003. Son whois révèle ainsi que le site est domicilié à Londres, et le contact pour joindre le parti qui est donné sur le site est une adresse à Londres. Les versions en arabe et en anglais du site sont identiques ; comme le prouve la section "News" ou "Akhbâr", qui s'arrête en 2001, le site n'est plus alimenté depuis lors. Il permettra cependant à l'internaute d'avoir un aperçu rapide des objectifs et de la façon dont se définit le mouvement.

En réalité, la stratégie de communication du parti utilise peu Internet. Elle passe essentiellement à travers les campagnes d'informations et de propagande de proximité (au niveau local), et surtout à travers la presse écrite. Ainsi, Al-'Adâla ("la Justice"), journal-organe du parti, n'est pour l'instant pas disponible en ligne.

Al-Mu'tamar al-Watanî al-'Irâqî (le Congrès National Irakien ou CNI, Iraqi National Congress)



Fondé par Ahmad Chalabî, Al-Mu'tamar al-Watanî al-'Irâqî (http://www.inciraq.com/) (arabe, anglais), a eu pour ambition dans les années 1990 de coordonner les efforts de l'opposition à Saddam Hussein et de représenter "la voix du peuple irakien" (comme l'annonce son site Internet). Il a subi de profondes transformations après 2003 et ne représente plus, aujourd'hui, que le noyau des partisans d'Ahmad Chalabî. Si ce politicien infatigable fait toujours parler de lui dans les médias, il est de plus en plus marginalisé politiquement. Le Congrès publie un journal, "al-Mu'tamar" ("le Congrès") (http://www.inciraq.com/Al-Mutamar/AlMutamar.html) (arabe).


La liste 569

En Novembre 2005 le CNI d'Ahmad Chalabî ainsi que quelques autres partis se sont désolidarisés de l'Alliance Unifiée Irakienne (voir plus bas) pour former une liste indépendante : la liste du Congrès National Irakien ou liste 569 (http://www.yes569.com/index.htm) (arabe) selon le numéro accordé par al-Mufawwadiyya al-'Ulyâ al-Mustaqilla li-l-Intikhâbât fî-l-'Irâq (la Commission Electorale Supérieure Indépendante en Irak, Independent Electoral Commission of Iraq-IECI) (http://www.ieciraq.org/Arabic/Frameset_Arabic.php) (arabe, anglais). La liste n'a obtenu aucun siège aux élections de décembre 2005. Outre le CNI, elle comprend des petits partis et des indépendants, notamment al-Mâlikiyya al-Dustûriyya al-'Irâqiyya (le Parti Constitutionnel Monarchique, Iraqi Constitutional Monarchy) (http://www.iraqcmm.org/) (anglais, arabe).


Les listes et coalitions victorieuses lors des élections du Majlis al-Nuwwâb (Conseil des Représentants) du 15 décembre 2005

Lors des élections de décembre 2005, le champ politique chiite s'est structuré en trois listes. L'une d'elles n'a obtenu aucun siège, la liste 569 menée par Ahmad Chalabî. Ces coalitions sont composées de nombreux partis et indépendants aux orientations idéologiques diverses sur les sujets essentiels tels que les relations entre la religion et l’État, et plus particulièrement la question du statut des oulémas dans le système politique (adhésion ou non à la théorie de la Wilâyat al-Faqîh), ou encore sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’occupant américain.

La liste 555

Alliance électorale victorieuse, al-I'ttilâf al-‘Irâqî al-Muwahhad (l'Alliance Unifiée Irakienne, Unified Iraqi Coalition) a obtenu la majorité relative des sièges au Majlis al-Nuwwâb (Conseil des Représentants) lors des dernières élections (décembre 2005) avec 128 sièges sur 275. La liste 555 n'a pas eu de relais sur Internet. Elle constitue la première force politique du pays, et comprend :

Hizb al-Da’wa al-Islâmiyya (le Parti de l'Appel Islamique, the Islamic Da'wa Party) ;

Hizb al-Fadhîla al-Islâmî (Le Parti de la Vertu Islamique, the Islamic Virtue Party) ;

Hizb Tajammu' al-Wasat (le Parti du Groupement du Centre, Centrist Coalition Party) de Mahmûd Muhammad Jawâd ;

Munazzamat Badr (l'Organisation Badr, Badr Organization) ;

Al-Majlis al-A'lâ li-l-Thawra al-Islâmiyya fî-l-'Irâq (l'Assemblée Supérieure pour la Révolution Islamique en Irak, SCIRI) ;

Al-Ittihâd al-Islâmî li-Turkomân al-'Irâq (l'Union Islamique des Turkmènes Irakiens, Turkman Islamic Union of Iraq), de 'Abbâs al-Bayyâtî, une des organisations politiques turkmènes (les Turkmènes sont turcophones et une partie est de confession chiite ; ils résident dans le nord de l'Irak et notamment dans la région de Kirkuk) ;

Tajammu' al-'Adl wa al-Musâwa (le Groupement Justice et Egalité, Justice and Equality Assembly) de Suhayl al-Jazâ'irî ;

Harakat al-Dimuqrâtiyyîn al-‘Irâqiyyîn (le Mouvement des Démocrates Irakiens, Iraqi Democratic Movement );

Harakat Hizb Allâh fî-l-'Irâq (le Mouvement Hezbollah en Irak, Movement of Hizbullah in Iraq). Dirigé par 'Abd al-Karîm Al-Muhammadâwî et Hasan al-Sârî, le Mouvement, soutenu par l'Iran, a été créé dans les années 1990 afin de combattre le régime de Saddam Hussein. Il diffuse un journal en ligne, "al-Bayyina" ("Le Témoignage") (http://www.al-bayyna.com/) (arabe) ;

Harakat al-Wafâ' al-Turkmâniyya (le Mouvement de la Loyauté Turkmène, Turkmen Loyalty Movement), de Faryad 'Umar, une des organisations politiques turkmènes ;

Harakat Sayyid al-Chuhadâ' al-Islâmiyyâ (le Mouvement Islamique du Maître des Martyrs, Sayyed al-Chuhada Islamic Movement) ;

Tajammu' al-Chabak al-Dimuqrâtî (le groupement démocratique al-Chabak, Al-Chabak Democratic Gathering) (http://www.alshabak.net/) (arabe). Les Chabak forment une ethnie et une religion distincte en Irak ;

M. Malhân al-Mkûtir, indépendant  ;

Hizb al-Da’wa al-Islâmiyya - Tanzîm al-'Irâq (le Parti de l'Appel Islamique – organisation irakienne) de 'Abd al-Karîm al-Anîzî ;

Multaqâ al-Islâh wa al-Binâ' (l'Assemblée Réforme et Construction, Reform and Building Meeting) ;

Al-Kutla al-Sadriyyâ (le bloc Sadriste, the Sadrist Bloc) ;

Ahrâr al-'Irâq (les Libres d'Irak, Iraq Ahrar).

La liste 555 est symbolisée par une bougie allumée :

La liste 631

La liste sadriste al-Risâliyyûn a choisi de concourir seule aux élections, même si elle annoncé qu'elle voterait avec la liste 555 au Conseil des Représentants ; elle a obtenu deux sièges lors des élections de décembre 2005.

L’Ayatollah Sistânî

 

L'Ayatollah 'Alî al-Sistânî est la plus haute figure religieuse du chiisme irakien. Il n'est donc pas à proprement parler une figure politique, mais a une influence forte sur la structuration du champ politique chiite en Irak, et est régulièrement consulté sur des questions politiques. Le site "Seestani" (http://www.seestani.com/) (arabe, anglais) (whois) est domicilié à Damas, Liban (!), tandis que le site "Sistani" (http://www.sistani.com/) (arabe, anglais, français, persan, turc, ourdou) (whois) l’est à Qom en Iran. Ce dernier site, présenté comme l’officiel, est surtout dédié aux questions de jurisprudence religieuse.




Al-Sadriyyûn

Hizb al-Da’wa al-Islâmiyya

Al-Majlis al-A'lâ li-l-Thawra al-Islâmiyya fî-l'Irâq

Al-Mu'tamar al-Watanî al-'Irâqî

Les listes et coalitions victorieuses lors des élections du 15 décembre 2005

L’Ayatollah Sistânî