Jean-François Legrain Édition du 17-juin-04
 

La paralysie du leadership national

La réalité mise au jour par l'utilisation de la méthode historique dans le traitement des données dément ainsi les lectures qui veulent faire des leaders de l'Intifada actuelle les membres d'une « jeune garde » homogène par sa sociologie (les quadragénaires ou plus jeunes de l'intérieur), ses pratiques (l'exigence de transparence et de démocratie) et ses objectifs politiques (la séparation unilatérale d'avec Israël) structurée de sa confrontation avec la « vieille garde » corrompue des quinquagénaires et plus revenus avec Yasser Arafat et décidés à défendre leurs avantages acquis via le maintien de la logique d'Oslo : 1 - Loin d'être de simples épiphénomènes d'une rivalité générationnelle, les leaders des Brigades plongent leurs racines profondément dans l'histoire de la lutte patriotique palestinienne, Fath principalement ; 2 - dans cette tradition ancienne, ils puisent et mêlent nationalisme et islamisme, comme idéologie mais aussi comme réseaux ; 3 - les Brigades sont ainsi nées de la conjonction d'efforts fournis par certains leaders de la première Intifada mais aussi par des returnees, par de jeunes quadragénaires de l'intérieur mais aussi par des quinquagénaires de l'extérieur. Aujourd'hui, plus encore peut-être qu'hier du fait de l'importance des menaces qui pèsent sur la société elle-même, l'ethno-localisme constitue l'ultime ressort de leur mobilisation et le fondement de la solidarité. Loin de toute structuration « nationale » ([79]) et de schémas uniques ([80]), l'Intifada est ainsi assujettie aux règles du local ([81]).

Cette réalité devrait donc amener à une approche profondément renouvelée de l'Intifada. Au delà de ses connotations aujourd'hui négatives et en dépit de son rejet par les acteurs décidés à mettre en avant une appartenance idéologique organisationnelle et à nier l'importance des liens primaires de solidarité, le terme de 'isâbât (bandes armées) me semble être à même de rendre compte des Katâ'ib et autres groupes de choc de la mouvance Fath d'aujourd'hui. Le terme est aujourd'hui dévalué, utilisé quasi exclusivement pour désigner les opérations menées par les « bandes armées » de colons contre les Palestiniens. Il avait pourtant été utilisé sans nuance péjorative dans le passé concernant par exemple la révolte de 'Izz Al-Dîn Al-Qassâm ([82] ). Dans une période plus récente, il avait été élevé au rang de principe tactique des premières résistances à l'occupation de 1967 avec la création de bandes armées révolutionnaires ('isâbât thawriyya) quand l'OLP mettait en place son armée de libération au Liban ([83] ). Il avait également été utilisé pour caractériser certaines formes de résistance à l'occupation israélienne du sud-Liban dans les années 1980 et 1990 comme traduction arabe de la notion de « guérilla ».

Le terme est forgé sur la même racine que la 'asabiyya (« esprit de corps ») dont le concept a été analysé par Ibn Khaldoun dès le 14e siècle ([84] ). Comme les qabadây (« fiers à bras ») de la Syrie et Liban mandataires engagés dans les bandes armées qui faisaient le coup de feu contre les troupes françaises du Levant, les membres des Brigades s'appuient aujourd'hui sur le lignage et les solidarités locales dans un espace restreint. Comme par le passé, ils se sentent investis d'une double mission : mobiliser cet espace contre l'occupant mais également protéger ce même espace de l'occupant et des éventuels empiètements des espaces voisins et concurrents. Attaquer les Israéliens, éliminer les collaborateurs et construire un ordre moral procèdent du même souci de la préservation du soi.

La mise en avant de telles logiques résulte fondamentalement, là encore à l'exemple de la Palestine mandataire, de l'absence de tout leadership national, plus précisément aujourd'hui de son affaiblissement. La politique israélienne et américaine visant à priver Yasser Arafat de ses capacités d'intervention sur la scène palestinienne trouve ainsi sa réponse. Au moins depuis l'époque hachémite, les politiques de notables mises en ouvre sont toujours parvenues à faire fonctionner l'ethno-localisme, principe du système social palestinien, dans un cadre national. Un pouvoir central reconnu, même en l'absence d'État est pour cela nécessaire. Faute d'une telle capacité à intégrer les solidarités concurrentes, ce pouvoir ne peut que se trouver menacé d'éclatement.

L'occupation militaire de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza par Israël, en 1967, a suscité la conquête du pouvoir par une organisation de guérilla, Fath, qui est parvenue à s'imposer comme centre de pouvoir, y détrônant la Jordanie ou même la vieille OLP de la Ligue aussi faible fût-elle alors. Le système politique actuel est ainsi la conséquence de cette conquête menée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 quand Fath prend le contrôle de l'OLP. L'instrumentalisant à son propre profit, il a réussi à en faire son outil de pouvoir au niveau international (reconnaissance de l'OLP en tant qu'unique représentant légitime du peuple palestinien par le sommet arabe de Rabat en 1974 qui permet à l'organisation d'obtenir la même année un siège d'observateur à l'ONU), au niveau régional (concurrence avec la Jordanie qui s'achève en juillet 1988 par la rupture des liens administratifs et légaux entre les 2 rives du Jourdain proclamée par le roi Hussein). Par son assise diplomatique, militaire et rapidement financière grâce à une diplomatie habile qui lui a permis de s'approprier une partie de la rente pétrolière, Fath, via l'OLP, s'est imposé auprès de la population comme ce pouvoir incontournable. Grâce à une utilisation de la rente et un mode de fonctionnement corporatiste, il joue d'un nationalisme populiste et autoritaire ([85]). Ce faisant, il a mis en place des institutions et un mode de fonctionnement équivalents d'abord à une expression non territorialisée d'un État (l'OLP à Beyrouth puis à Tunis) à laquelle a succédé, dans le cadre du « processus d'Oslo », une Autorité d'autonomie territorialisée mais privée de souveraineté.

L'empêchement du chef de l'OLP mis en oeuvre à partir du printemps 2002 par Israël et les États-unis parachève la fin de non-recevoir opposée par la communauté internationale au projet politique palestinien qui avait porté l'OLP depuis 15 ans et dont les termes répondaient pourtant aux exigences d'alors de cette même communauté internationale. Sans cesse contrainte à de nouvelles concessions, la direction palestinienne a perdu l'appui de pans entiers de la population quand ses capacités d'intervention financière et sociale se voyaient considérablement réduites. Les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, dans la logique de l'expérience de leurs fondateurs acquise au début des années 1990 au sein des Panthères noires, des Faucons de Fath et des Brigades du Jihad islamique, ont alors investi le terrain perdu par le leadership national. Solidaires de l'héritage nationaliste palestinien, les Katâ'ib appellent néanmoins de leurs voux la restauration d'une direction centrale sous l'autorité de Yasser Arafat mais conditionnent cette restauration à la réaffirmation des droits du peuple palestinien tels que traditionnellement formulés par les instances légitimes de l'OLP. La capacité d'un leadership national palestinien à conjuguer les forces, naturellement centrifuges, des localismes tient, en effet, au degré de consensus suscité par le projet politique dont il se fait le porteur.


[79]) Sans doute téléguidées par l'Autorité d'autonomie, les « Forces nationales et islamiques » (Al-Quwâ Al-Wataniyya wa Al-Islâmiyya), qui prétendaient réunir une douzaine d'organisations nationalistes et islamistes et avec leurs tracts avaient endossé les habits du CNU de la première Intifada, ont ainsi échoué à prendre les commandes des violences. La quasi intégralité de leurs premiers communiqués, pour la plupart bimensuels, est archivée sur le site du SIS (State Information Service) de l'Autorité palestinienne (http://www.pnic.gov.ps/arabic/quds/quds_ba1.html) (arabe). Chaque livraison de la newsletter du PIN (Palestinian Information Network) (http://www.pinonline.net/i_index.htm) (arabe) les reproduit également. Un certain nombre d'entre eux ont été traduits en anglais par le JMCC (Jerusalem Media and Communication Centre) (http://www.jmcc.org/banner/banner1/bayan/index.htm) de Jérusalem.

[80]) Concernant Yasser Arafat, son absence de stratégie claire a été remarquablement analysée par Yezid Sayegh, 2001, « Arafat and the Anatomy of a Revolt », Survival (www.iiss.org/pub/tx/tx01014.asp), et « The Palestinian Strategic Impasse », Survival, 44/4, novembre 2002, p. 7-21.

[81]) Au-delà des seules Brigades, cet état de fait s'observe au niveau général. A Naplouse-ville, par exemple, le politique était partagé au sein d'un triumvirat ; après un an d'Intifada, c'était le ministre et député Mâhir Al-Masrî qui avait pris le dessus sur le gouverneur Mahmûd Al-'Alûl et le maire Ghassân Chak'a. Aujourd'hui la ville est toujours aussi fermée au camp de Balâta qui la jouxte sur lequel régnaient les Brigades clandestines et le député Husâm Khadr jusqu'à son arrestation le 17 mars 2003 (qui bénéficie d'un site géré par un comité de soutien http://www.hussamkhader.com/Default.htm). A Ramallah, le gouverneur Abû Firâs a lui aussi été évincé au profit du secrétaire général du Haut comité Fath de Cisjordanie, Marwân Al-Barghûthî, jusqu'à son arrestation en avril 2002, mais aussi de l'éternel concurrent de ce dernier Husayn Al-Chaykh.

[82]) Par l'un des combattants de l'époque, S. Yasîn, Harb Al-'Isâbât fi Filastîn (La guerre des bandes armées en Palestine), Le Caire, 1967.

[83]) Lire par exemple Rex Brynen, Sanctuary and Survival: The PLO in Lebanon, Boulder, Westview Press, 1990, tout particulièrement le chapitre 6 (http://www.arts.mcgill.ca/MEPP/PRRN/papers/sanctuary/ch6.html).

[84]) Sur ces questions lire Nadine Méouchy, « Le rôle des résistances rurales dans l'introduction de nouvelles formes de conscience dans les campagnes syriennes 1918-1926 », in Thomas Philipp & Christoph Schumann (eds.), From the Syrian Land to the State of Syria, à paraître ; Ted Swedenburg, Memories of Revolt: the 1936-1939 Rebellion and the Palestinian National Past, Minneapolis, Minn., University of Minnesota Press, 1995.

[85]) Les institutions en cause peuvent être caractérisées comme néopatrimoniales, selon les catégories de la sociologie.