Jean-François Legrain Édition du 17-juin-04
 

D - La méthode historique appliquée aux Brigades des martyrs d'Al-Aqsa: conclusions générales

Dans un contexte éminemment polémique, l'approche historique des phénomènes liés à l'Intifada Al-Aqsa exige de recourir à l'ensemble le plus exhaustif possible des sources primaires. Le développement récent des nouvelles technologies de l'information a fait des sites et pages Internet de chacune des formations militaires se réclamant plus ou moins directement de partis et organisations politiques palestiniens une partie intégrante du corpus des sources appelées à être prises en compte par le chercheur. Collecter sur le terrain les tracts, les publications clandestines et les posters émis par ces groupes, rencontrer les acteurs et les témoins, et identifier les sites et pages Internet constituent, ainsi, des tâches complémentaires et indissociables dans leur traitement, chaque élément ne trouvant son sens véritable que dans sa relation à l'autre.

L'examen des sources concernant les Brigades des martyrs d'Al-aqsa nécessitait la prise en compte de deux corpus différents, celui des textes (communiqués disponibles sur les sites Internet et tracts distribués sur le terrain) et celui des hommes, morts ( martyrs ) et vivants (détenus et clandestins), revendiqués comme siens par le groupe sur le Net et sur les posters placardés sur les murs des villes, villages et camps de réfugiés en Palestine même.

Cet examen effectué, des conclusions s'imposent qui permettent de construire une histoire critique, au sens méthodologique, du groupe ([19]). Avant même la fin de la deuxième année de l'Intifada Al-Aqsa, une historiographie s'est imposée, principalement à travers les médias, à propos des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa. J'en caractériserai les 2 éléments principaux : les Brigades constitueraient une organisation unifiée, hiérarchisée et instrumentalisée par Fath ; la sociologie de ses membres renverrait à une identité de  jeune garde  originaire des territoires décidés à en découdre avec une  vieille garde  revenue de Tunis à l'occasion de l'autonomie.

L'examen critique des sources fait voler en éclats de telles représentations. La diversité, dans la diachronie comme dans la synchronie, des logos et appellations utilisés sur les communiqués, posters, drapeaux et banderoles, la variété de leurs modes de mobilisation et la multiplicité de leurs canaux d'expression sur Internet désignent, en effet, les Brigades comme une structure complexe, sinon morcelée. Leur lien avec Fath fait lui-même l'objet d'interrogations qui écartent toute instrumentalisation passive. Mêlés dans leurs rangs, jeunes de la première Intifada et returnees au long passé militaire font, par ailleurs, des Brigades une structure transgénérationnelle. Les cellules des Brigades, enfin, apparaissent comme procédant d'un fonctionnement à la fois commun à leur ensemble et propre à chacune d'entre elles. Chacune, en effet, est distincte de l'autre mais toutes obéissent à un même schéma de formation et de fonctionnement : une cohérence idéologique réduite à l'affirmation de quelques principes, une articulation nationale organisationnelle minimale, un enracinement local quasi fermé sur les cercles de solidarité primaires, et la prépondérance d'une ou de quelques figures qui fondent le groupe et lui impriment une cohérence propre. Traçant les itinéraires des fondateurs et autres responsables des premières cellules des Brigades désignés par les sources, je serai alors à même de m'interroger sur l'insertion du phénomène des Brigades dans le mode de fonctionnement traditionnel du politique en Palestine, basé sur le jeu entre les solidarités locales primaires et l'échelon national.


[19]) Une première esquisse de ces conclusions a été publiée dans Jean-François Legrain,  Les Phalanges des martyrs d'Al-Aqsa en mal de leadership national , Maghreb-Machrek, n176, été 2003, p. 11-34.






  • L’historiographie en vigueur des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa : un état des lieux

  • L’examen critique des sources concernant les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa : ses conclusions