Jean-François Legrain Édition du 17-juin-04
 

Internet et histoire  :

les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa

Les pages Internet comme sources de l’histoire du temps présent

Jean-François Legrain

Chercheur CNRS/GREMMO (Maison de l’Orient et de la Méditerranée-Lyon)


Prisonnier de sa toute relative nouveauté, l'Internet suscite encore des réactions contradictoires qui vont de l'ignorance et de la suspicion à une fascination exclusive. Pour les uns, y compris dans la communauté des sciences sociales, la virtualité du média le priverait de toute validité épistémologique ; la frilosité à entrer dans un nouveau monde qui nécessite un apprentissage technique trouve ainsi un alibi « scientifique » dans le doute de pouvoir construire un lien indubitable et permanent entre un site (« virtuel ») et un auteur (« physique »). Pour d'autres, l'Internet devient l'alpha et l'oméga de l'information et nombreux ont été récemment mes interlocuteurs en Palestine, activistes politiques ou journalistes, pour renvoyer ma quête de documents à une interrogation du Net, si simple.

L'histoire du temps présent, même si elle peut avoir recours à la sociologie, à l'anthropologie ou à la science politique, se plie aux règles communes de la méthode historique, appliquées au traitement, toutes époques confondues, des documents. Suite à l'universalisation de l'usage de l'Internet, elle sera de plus en plus souvent amenée, dans la construction d'un corpus documentaire et de son exploitation, à croiser sources « virtuelles » et sources « matérielles ». Il devient urgent, dans le domaine des sciences sociales en général et de l'histoire en particulier, de situer les sites et pages Internet à leur place véritable : des sources dont la spécificité, nouvelle et certes déstabilisante, loin d'amener le chercheur à l'abandon de ses cadres méthodologiques, lui permet au contraire de réinvestir les méthodes d'approche les plus traditionnelles tout en les redynamisant vers des horizons des plus prometteurs.

Cette étude propose donc une méthodologie de l'approche historique de l'Internet et de ses pages et sa mise en oeuvre à l'occasion du traitement des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa (Katâ'ib Chuhadâ' Al-Aqsâ)[1], ce groupe proche de Fath, la principale organisation palestinienne fondée par Yasser Arafat, né dans la clandestinité des débuts de la deuxième Intifada qui embrase la Palestine et Israël depuis l'automne 2000.

En un premier moment exclusivement consacré aux questions liées à la construction de la partie « virtuelle » d'un corpus documentaire, je profiterai du passage par chacune des étapes constitutives de cette construction (« Identifier les sites », « Archiver les sites », « Examiner les sites »), pour identifier les outils spécifiques de l'Internet et constater la pérennité de l'efficacité de méthodes, anciennes mais éprouvées, telles que la critique textuelle et la codicologie. J'appliquerai immédiatement après ces propositions méthodologiques aux sites des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa.

Ces préalables méthodologiques propres à l'Internet posés, j'aborderai les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa à travers l'ensemble du corpus documentaire, que ses éléments soient « virtuels » ou « matériels ». Ce corpus concernera à la fois les textes (communiqués disponibles sur les sites Internet et tracts distribués sur le terrain) et les hommes, morts (« martyrs ») et vivants (détenus et clandestins), revendiqués par le groupe sur le Net et sur les posters placardés sur les murs des villes, villages et camps de réfugiés en Palestine même. L'examen critique de chacun de ces deux grands corpus sera l'occasion de montrer comment des documents Internet, à l'instar de leurs congénères traditionnels, manifestent des caractéristiques communes à tout document historique, telles que morphologie, date, émetteur, destinataire et interaction par rapport au contexte, qui permettent de leur appliquer des modes d'approche éprouvés depuis des lustres.

Un commentaire historique, au sens méthodologique du terme, sera alors possible. L'historiographie en vigueur des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa en a fait, dès la deuxième année de l'Intifada, une organisation unifiée, hiérarchisée et instrumentalisée par Fath ou enferme leurs membres dans une sociologie exclusive de jeunes des territoires palestiniens opposés à la « vieille garde » revenue de Tunis avec l'autonomie. L'examen critique des sources fait voler en éclats de telles représentations.

La diversité, dans la diachronie comme dans la synchronie, des logos et appellations utilisés sur les communiqués, posters, drapeaux et banderoles, la variété de leurs modes de mobilisation et la multiplicité de leurs canaux d'expression sur Internet désignent les Brigades comme une structure complexe, sinon morcelée. Leur lien avec Fath fait lui-même l'objet d'interrogations qui écartent toute instrumentalisation passive. Mêlés dans leurs rangs, jeunes de la première Intifada et returnees au long passé militaire font, par ailleurs, des Brigades une structure transgénérationnelle. Les cellules des Brigades, enfin, apparaissent comme procédant d'un fonctionnement à la fois commun à leur ensemble et propre à chacune d'entre elles. Chacune, en effet, est distincte de l'autre mais toutes obéissent à un même schéma de formation et de fonctionnement : une cohérence idéologique réduite à l'affirmation de quelques principes, une articulation nationale organisationnelle minimale, un enracinement local quasi fermé sur les cercles de solidarité primaires, et la prépondérance d'une ou de quelques figures qui fondent le groupe et lui impriment une cohérence propre.


1) En anglais, l'emploi de « Brigades » l'a emporté sur celui de « Battalions » dans la traduction du terme Katâ'ib. En français, l'utilisation du mot « Phalanges », qui permet de différencier les Katâ'ib des Sarâyâ, s'était imposé dans la désignation des Katâ'ib libanaises. J'ai donc, dans un premier temps, étendu son usage aux Katâ'ib des martyrs d'Al-Aqsa. Suite à l'adoption, quasi universelle, par la presse de la dénomination « Brigades des martyrs d'Al-Aqsa », je me suis maintenant résolu à utiliser cette traduction.







  • Brigades des martyrs d’Al-Aqsa : les pages et sites Internet
  • Brigades des martyrs d’Al-Aqsa : les communiqués
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  • La méthode historique appliquée aux Brigades des martyrs d'Al-Aqsa : conclusions générales
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