Guide de Syrie-sur-Web Première édition (12 mai 2007)


Guide de Syrie-sur-Web

Sylvia Chiffoleau

CNRS/GREMMO (Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon)



L’ouverture sur le monde liée à un outil tel qu’internet n’est pas bienvenue pour un régime autoritaire comme celui qui perdure en Syrie depuis 40 ans. Les autorités syriennes se sont montrées longtemps réticentes à introduire cette technologie qui n’a été accessible à la population qu’en 2000. Jusqu’au milieu des années 1990, il était même interdit d’importer fax et modems en Syrie. Depuis 2000, internet connaît un développement important mais se heurte cependant à de nombreux obstacles. Bien que le président Bachar al-Assad se fasse lui-même le chantre des nouvelles technologies, au nom d’une expertise acquise dans le cadre de ce qui fut sa seule fonction officielle avant son arrivée au pouvoir, celle de président de la Syrian Information Technology Association, la censure pèse lourdement sur internet, tant sur les sites que sur leurs auteurs, voire sur les internautes.

Outre certains sites pornographiques, les sites de l’opposition syrienne, notamment ceux des mouvements islamistes, la plupart des sites kurdes et ceux des associations de défense des droits de l’homme, certains sites basés en Israël ou favorables à Israël sont bloqués par le proxy et donc en principe inaccessibles aux internautes syriens. Les auteurs et même les simples usagers des messageries sont toujours sous la menace d’une arrestation et le phénomène se renforce avec le développement récent de la presse en ligne. Celle-ci, comme l’ensemble des médias, relève en effet de la loi sur la presse n° 50 de 2001, particulièrement restrictive, toute activité d’écriture étant, par ailleurs, soumise aux contraintes de la loi d’urgence en vigueur depuis 1963. Plusieurs journalistes en ligne ont été arrêtés au cours de l’année 2006 et Reporters sans frontières, dans son rapport 2006 (http://www.rsf.org/une_pays-34.php3?id_mot=64&Valider2=OK) (français), classe la Syrie parmi les pays les plus répressifs en matière de liberté d’expression en ligne. Dans un rapport de 2005, False Freedom. Online Censorship in the Middle East and North Africa (http://hrw.org/reports/2005/mena1105/) (anglais), Human Rights Watch dresse également un bilan sans concession de la situation d’internet en Syrie. Plus récemment, un rapport de The Initiative for an Open Arab Internet (http://www.openarab.net/en/reports/net2006/syria.shtml#_ftn39) (arabe, anglais) insiste sur les contraintes (et les modes de contournement) de la censure et de la répression. Un contrôle étroit s’exerce en outre sur les internautes, notamment dans les cafés internet qui restent le mode d’accès le plus répandu ; l’abonnement personnel est coûteux et accessible qu’à une petite minorité bien que son prix soit en diminution constante. Les cafés internet se développent à une grande rapidité, à Damas bien sûr mais aussi dans les villes de province, voire dans les villages.

Selon un rapport d’Arab Advisors Group de 2005 (http://arabadvisors.com/Pressers/presser-100705.htm) (anglais), la Syrie a un taux de pénétration d’internet de 1 %, avec un développement attendu portant le taux à 2,5 % en 2009, soit 507 000 abonnements et 1,7 million d’utilisateurs. L’International Telecommunication Union (http://www.ituarabic.org/) (arabe, anglais) propose en revanche des chiffres beaucoup plus élevés : la Syrie compterait 5, 78% d’usagers d’internet, une emprise cependant faible comparée à celle du Liban (19,57%) et de la Jordanie (11,22%) voisins, ou encore de l’Egypte dont le niveau de vie et d’éducation général est pourtant moins élevé.

En 2006, quatre fournisseurs d’accès offraient leurs services au public. Le Syrian Internet Service Provider (http://www.190.sy/) (arabe, anglais) est une filiale de la Compagnie syrienne des Télécommunications (STE, Syrian Telecom). Etroitement liée au précédent, la Syrian Computer Society (SCS) (http://www.scs-net.org/) (arabe, anglais) est une émanation de la Syrian Information Technology Association, autrefois présidée par Bachar al-Assad . En septembre 2005, Aya (http://www.aya.sy/) (arabe) s’est présenté sur le marché, s’affirmant comme le premier ISP complètement privé en Syrie. Au premier trimestre 2006, enfin, s’est ajouté un nouveau fournisseur privé, CEC-SY (http://www.cec.sy/) (arabe).Tous sont en fait étroitement liés au pouvoir et participent au travail de censure qui s’exerce, semble-il, principalement sur les sites arabophones. Le dernier d’entre eux, CEC-SY, propose même une page à ses lecteurs pour que ceux-ci soumettent des propositions de blocage de tel ou tel site.

Les internautes syriens et les auteurs déploient cependant maintes stratégies pour contourner la censure et se livrent perpétuellement à une course technologique avec les autorités. Celles-ci ont d’ailleurs de plus en plus de difficultés à contrôler une toile toujours plus complexe où la pratique répandue du repiquage de textes extraits de sites interdits sur des sites accessibles rend la censure de ces textes difficilement praticable. Les internautes recourent quant à eux aux logiciels permettant l’anonymat ou destinés à faire sauter les verrous du proxy, logiciels largement accessibles sous forme piratée et à bas prix sur le marché syrien. Certains se connectent en outre sur les ISP des pays voisins, Jordanie et Liban, moyennant le coût d’un appel longue distance. Dans le contexte syrien où la liberté d’expression est étouffée depuis bien longtemps, internet est devenu malgré tout une plateforme pour toutes les voix de l’opposition et un moyen d’expression et de recherche d’informations privilégié pour les individus, comme en témoigne le développement rapide des blogs qui offrent une certaine sécurité grâce à l’anonymat qu’ils parviennent à ménager.