| Jean-François Legrain | Édition du 17-juin-04 |
Une structure transgénérationnelleLa mise en ouvre de la méthode historique dans l'approche des documents touchant aux Brigades des martyrs d'Al-Aqsa amène à remettre en question de façon radicale l'historiographie habituellement en vigueur, non seulement dans son approche en termes tant d'instrumentalisation par Fath des Brigades, une organisation supposée unifiée et hiérarchisée, mais également dans son enfermement des Brigades dans une sociologie exclusive de jeunes de l'Intérieur. Les chabâb de la première IntifadaL'élément générationnel, à condition de ne pas en faire le principe unique et ultime du fonctionnement de l'actuelle mobilisation politique et militaire, est doté d'une pertinence certaine. Plusieurs fondateurs ou responsables des premières cellules des Brigades appartiennent, en effet, à la génération de l'Intifada de 1987, alors portée par ses « jeunes » (chabâb). La trajectoire personnelle de bon nombre d'entre eux, néanmoins, montre que leur engagement dès cette époque témoignait de certaines particularités qui empêchent aujourd'hui de faire de cette « génération de l'Intifada » un ensemble homogène. Le cas de Balâta (Naplouse)Le groupe fondateur des Brigades dans le camp de Balâta, qui jouxte la ville de Naplouse, est emblématique de cet itinéraire. Il a sans doute compté à l'origine sept membres ([54]), Nâsir 'Uways (arrêté le 13 avril 2002) en ayant été le premier chef ; Mahmûd Al-Tîtî (éliminé par l'armée israélienne le 22 mai 2002) lui a succédé après avoir été le responsable de la sécurité intérieure du groupe et son adjoint ; il est remplacé à son tour par Mâjid Al-Masrî (arrêté le 29 novembre 2002). Nâsir Al-Badawî (arrêté le 19 novembre 2002) et son frère Yâsir (éliminé par l'armée israélienne le 17 août 2001) appartenaient également à cette cellule comme très vraisemblablement Ahmad Abû Khadr (arrêté en mai 2002) et Yâsir Abû Bakr (arrêté en avril 2002), le responsable « média » du groupe. Tous, nés vers 1970, habitaient le camp de Balâta.
Cette cellule manifeste une très grande cohérence sociologique qui renvoie au profil type d'un certain nombre d'anciens chabâb de la première Intifada qui, pour leur engagement patriotique, ont connu la prison ou même le bannissement, qui ont ensuite « joué le jeu » de l'autonomie en étant intégrés dans les forces de sécurité mais ont continué à se garantir certaines sources de revenus grâce à divers trafics (voitures israéliennes volées, armes, etc.) et qui, à l'occasion de la deuxième Intifada, ont renoué avec la lutte armée, expression de leur frustration politique et de leur solidarité entre camarades liés par des années de combat, de clandestinité et de détention. A Balâta, Yâsir Al-Badawî, Nâsir 'Uways, Mâjid Al-Masrî et 'Abd Allâh Khadr (devenu chef des Renseignements Généraux à Bethléem et banni au terme du siège de la basilique de la Nativité en mai 2002) avaient ainsi tous été exilés en juillet 1992 vers la Jordanie pour trois ans, au terme d'un siège du campus de l'université Najâh de Naplouse sur lequel ils animaient un meeting au nom de la chabîba, l'organisation de jeunesse de Fath. L'échantillon des responsables de cellules tués ou arrêtés montre la prégnance de cette classe d'âge quand les activistes « de base » et autres auteurs d'opérations suicides sont en général d'une dizaine d'années plus jeunes. Fondateur de la cellule de Tûlkarm et figure emblématique dont l'élimination par Israël le 14 janvier 2002 a entraîné l'entrée massive des Brigades dans la lutte armée, Râ'id Al-Karmî (né en 1974 à Tûlkarm) appartenait ainsi à cette génération. Comparable à celles des chabâb de Balâta, sa trajectoire recoupait celle de Jamâl Hwayl (né en 1970 dans le camp de Jénine, arrêté le 11 avril 2002), l'un des responsables militaires des Brigades dans le camp de Jénine, comme celles de Nâsir Abû Hmayd (né vers 1970 dans le camp d'Al-Am'arî, condamné à 7 fois la perpétuité en décembre 2002), l'un des fondateurs des Brigades dans la région de Ramallah, et des 'Ubayyât qui se sont succédés à la tête des groupes de la région de Bethléem. Nombre de leaders de la Bande de Gaza, dont il sera question ci-après, présentent eux aussi les mêmes caractéristiques.
Panthères noires et Faucons de FathCes fondateurs ou membres de cellules des Brigades qui s'étaient déjà illustrés par leur participation à la première Intifada avaient en réalité manifesté dès cette époque un engagement particulier par une appartenance aux « forces de choc » (Al-Quwâ Al-Dâriba) de l'époque, « Faucons de Fath » (Suqûr Fath) et autres « Panthères noires » (Al-Fahd Al-Aswad) en ce qui concerne Fath ([55]). La première Intifada avait constitué un exemple type d'une « mobilisation par le bas », quasi spontanée, la société tout entière s'étant alors dressée contre l'occupation ([56]). Si l'étincelle était venue de la montée en puissance de la mobilisation au nom de l'islam, sa structuration politique à partir de décembre 1987 avait obéi aux règles émises par le Commandement national unifié de l'Intifada (CNU) constitué de représentants locaux des quatre principales organisations membres de l'OLP, Fath, Fronts populaire (FPLP) et démocratique (FDLP) de libération de la Palestine, et Parti communiste. C'est le CNU, en effet, qui a forgé les mots d'ordre qui ont fait l'identité de la première Intifada : utilisation de la violence circonscrite aux pierres et aux cocktails molotovs dans les limites des territoires occupés en 1967, et articulée sur la désobéissance civile et la revendication politique de l'établissement d'un État palestinien à côté d'Israël. Relais locaux du CNU, des « comités populaires » se sont mis en place dans chaque quartier, village et camp. L'apparition de « groupes de choc » s'inscrit dans une dérive de ces comités ; suite à la mise hors la loi par Israël des comités populaires, le 18 août 1988, les groupes de choc en prennent la place. Pressions autoritaires pour la mise en ouvre des consignes du CNU, interrogatoires musclés et éliminations de « collaborateurs » avérés ou supposés, lutte contre la « dépravation » les caractérisent au départ ; le passage à la lutte armée anti-israélienne intervient ensuite. « Faucons » et « Panthères noires » comme les « Brigades d'Abû Jihâd » et l'« Armée populaire » dans l'orbe de Fath, « Aigles rouges » du FPLP, « Étoile rouge » du FDLP, « Brigades Sabre de l'islam » et « Forces Qasam » du Mouvement du Jihad islamique en Palestine (MJIP), « Brigades 'Izz Al-Dîn Al-Qassâm » de Hamas s'engagent alors plus ou moins profondément sur cette voie. Les « Panthères noires » se sont formées de façon quasi spontanée dans la vieille ville de Naplouse, à la fin 1988 ou au début 1989, à l'initiative de Nâsir Al-Bûz (mystérieusement disparu dès l'été 1989) auquel succède 'Imâd Al-Dîn Nâsir (tué le 1er décembre 1989). Ahmad 'Awad Kmayl (né vers 1970 à Qabâtiyya, condamné en 1994 à 16 fois la perpétuité) prend le relais et accompagne le déplacement géographique du centre de gravité du groupe de Naplouse vers les villages situés autour de Jénine. Les « Faucons de Fath » ont, quant à eux, développé leurs activités dans la Bande de Gaza, tout particulièrement dans le sud. Leur figure emblématique est Sâmî 'Atiyya Abû Samhadâna. Né en 1961 à Rafah dans l'une des plus importantes familles bédouines de la région, son itinéraire témoigne à la fois d'un engagement patriotique sans cesse renouvelé et de l'appartenance indéfectible à un clan, à une région et à « l'intérieur » (face à « l'extérieur » qu'était l'OLP-Tunis) dans un cycle perpétuel de soumission et de critique vis-à-vis de l'autorité de Yasser Arafat. Tandis que certaines (mais rares) cellules prenaient le nom de Faucons en Cisjordanie ([57]), d'autres se donnaient celui de Panthères à Gaza, sur une base localiste éloignée de toute véritable coordination nationale. A partir de 1991, concentrant ses énergies sur le processus diplomatique, l'OLP abandonne de facto le soulèvement tant à ses groupes de choc qu'aux islamistes. L'Intifada connaît alors une mue : sa lutte quotidienne de plus en plus violente n'est plus dorénavant articulée sur le projet politique défendu à l'extérieur et la rupture des Faucons et des Panthères avec le commandement de Fath est consommée lorsqu'ils refusent d'arrêter les éliminations de collaborateurs allégués. Tout en poursuivant leur politique d'épuration, ils mènent également une lutte armée anti-israélienne au-delà même de la ligne verte, profitant de leurs liens avec la pègre israélienne pour obtenir de l'armement. Au plus fort de cette Intifada armée, ils auraient compté quelques centaines de membres (200 à 300 pour la seule Cisjordanie) avant de devenir un groupuscule : ceux de Gaza, traqués par l'armée israélienne, fuient en Égypte, quand de nombreux autres en Cisjordanie sont arrêtés ou éliminés par l'armée israélienne. Le 24 septembre 1993, les Faucons et les Panthères acceptent l'ordre donné par Yasser Arafat de déposer les armes (après avoir repoussé un ordre équivalent donné en avril de la même année). En échange, Israël accepte d'en amnistier la plupart des membres mais le processus dérape avec l'élimination, le 28 novembre 1993, par une unité camouflée israélienne d'un haut responsable des Faucons qui s'était pourtant rendu une semaine plus tôt, Ahmad Khâlid Abû Al-Rîch (né vers 1973 dans le camp de Khân Yûnis). Une dizaine de membres du groupe de la Bande de Gaza (sur la cinquantaine qu'il aurait compté), annonce alors, contre l'avis officiel de Fath, la reprise de la lutte armée sous la direction de Salîm Mawâfî dans le cadre d'un « Groupe Ahmad Abû Al-Rîch ». Quelques opérations sont montées et les éliminations reprennent en retour : Salîm Mawâfî, le 3 février 1994 (auquel succède 'Arafât Abû Chabâb), ou encore six responsables du groupe dans le camp de Jabâlyâ le 28 mars 1994. Ahmad Abû Al-Rîch La mise en place de l'autorité d'autonomie, à partir de l'été 1994, suivie du retrait israélien ouvre une nouvelle étape dans l'histoire de ces leaders les plus en pointe de l'Intifada ([58]). Le chef de l'OLP décide de désamorcer la capacité de nuisance des Faucons et autres Panthères en les intégrant dans les forces de sécurité naissantes, la Sécurité préventive tout particulièrement. Fin 1993, Sâmî Abû Samhadâna se voit assigné cette tâche en étant promu chef de Fath pour la Bande de Gaza. Yasser Arafat le démet de cette fonction quelques mois plus tard, jugeant selon toute vraisemblance l'objectif atteint tandis que la nouvelle étape exigeait de redonner pouvoir à l'establishment local de Fath jugé mieux en phase avec son entourage de Tunis appelé à s'installer dans les zones autonomes ([59]). Dissous officiellement en 1995, les Faucons annoncent leur renaissance au printemps 1998 pour obtenir la libération de leurs compagnons détenus en Israël, normalement acquise au terme des négociations. Leur véritable résurrection n'interviendra en réalité qu'avec l'Intifada Al-Aqsa. Nombreux, en effet, sont les chefs de cellules des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa qui ont fait leurs premières armes au sein de ces « forces de choc ». La référence à l'expérience des « Faucons » de Gaza est elle-même mise en avant avec la dénomination de « Brigades du martyr Ahmad Abû Al-Rîch » de l'un des groupes militaires de l'orbe Fath de Gaza, et par un certain nombre de mentions dans les pages Internet ([60]). Fondateur
de l'un des groupes des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, alias
Brigades Ahmad Abû Al-Rîch à Gaza, Sâmî Abû Samhadâna constituait
l'une des
figures emblématiques des Faucons. Bien d'autres membres des Faucons
et des Panthères ont eux aussi participé à un haut niveau de responsabilité
à l'aventure des Brigades dans la deuxième Intifada. Pour la Bande
de Gaza citons entre autres : Jamâl 'Abd Al-Râziq (né en
1970 dans le camp de Rafah, directeur au « ministère » de
l'Économie
et du Commerce et chef des Brigades dans la région de Rafah et
de Khan Yûnis, éliminé le 22 novembre 2000) ; Ismâ'îl Abû Al-Qumsân
(né en 1970 dans le camp de Jabâlyâ, membre éphémère de la Sécurité
nationale, commandant des Brigades à Gaza-nord, éliminé le 31 décembre
2001) ; 'Abd Al-Rahmân Abû Bakra (un des fondateurs
des faucons avec Ahmad Abû Al-Rîch, mort le 18 août 2001 en résistant
à une incursion) ; Sâlim Abû Chunnâr (officier de la Sécurité
préventive, chef des Brigades pour le nord de la Bande de Gaza,
tué au combat le 13 février 2002) ; Fawzî Abû Chammâs (mort
au combat le 12 mars 2002) ; 'Arif Harz Allâh (garde du
corps du général Mufarraj
En
Cisjordanie, le lien semble plus ténu mais pourtant pas inexistant.
Spécialiste en explosif, Usâma Jawâbra (né vers 1972 à Naplouse,
éliminé le 24 juin 2001) avait appartenu aux Panthères noires comme
Yâsir Al-Badawî (l'un des fondateurs des Brigades dans le camp
de Balâta, éliminé par l'armée israélienne le 17 août 2001) et Iyâd
Sawâlha (né à Kafr Râ'î près de Jénine, place forte des Panthères,
vers 1974, éliminé le 9 novembre 2002) ; condamné à la détention
à perpétuité au début des années 1990 pour de multiples assassinats
de « collaborateurs », il avait été libéré en 1998 ;
entre temps, il avait redécouvert l'islam et, quittant Fath, avait
adhéré au MJIP ; avec Yûsuf Qabhâ (Abû Jandal)
[54] « Shadowy group behind bombings », The Age, 25 mars 2002 (http://www.theage.com.au/articles/2002/03/24/1016843088227.html) ; Mohamad Bazzi, « His Defiant Message. Militia not destroyed, won't halt attacks on soldiers, settlers », Newsday.com, 25 avril 2002 (http://www.newsday.com/news/nationworld/world/ny-woaqsa252683063apr25.story?coll=ny-homepage-more-breaking-news) (à partir d'une interview de Mahmûd Al-Tîtî et de Mâjid Al-Masrî). [55]) Aucune étude spécifique n'a, à ma connaissance, été publiée à ce sujet. Tout le contenu de cette partie est basé sur mes entretiens de terrain et sur l'exploitation de la presse de l'époque et des rapports des diverses associations de défense de droits de l'homme, tout particulièrement ceux consacrés à la question des collaborateurs dont le plus complet est B'Tselem, Collaborators in the Occupied Territories: Human Rights Abuses and Violations, Comprehensive Report, Jérusalem, January 1994. [56]) Je demeure ainsi fidèle à mon analyse défendue dans Jean-François Legrain, Les voix du soulèvement palestinien 1987, Centre d'Études et de Documentation Économique, Juridique et Sociale (CEDEJ), Le Caire, 1991 ; cette analyse recoupait celle de Ze'ev Schiff et Ehud Ya'ari, Intifada. The Palestinian Uprising. Israel Third Front, Simon and Schuster, New York, 1990. Les documents comme les témoignages que j'ai pu rassembler contredisent l'appréhension du phénomène avancée depuis lors par Hillel Frisch, « The Palestinian Movement in the Territories : the Middle Command », Middle Eastern Studies, vol 29, n°2, avril 1993, 254-274, sur le rôle directeur de l'OLP de l'Extérieur dans le déclenchement et la gestion du soulèvement. [57]) Ainsi de la cinquantaine de compagnons réunis autour d'Ahmad Tâbûk à Naplouse. Tenu pour un bandit par les notables et pour un héros par les plus pauvres, il fait régner son ordre personnel sur la vieille ville de 1993 à 1995. En décembre 1995, il ne livrera ses armes à la nouvelle autorité palestinienne qu'au terme d'un véritable siège. Avec la nouvelle Intifada, il redevient le chef de l'une des bandes armées de la vieille ville sans néanmoins s'affilier ni aux Brigades des martyrs d'Al-Aqsa ni aux Brigades du retour ; il est tué lors de la réoccupation de Naplouse au printemps 2002. [58]) Le contexte général de l'insertion des anciens Faucons et Panthères dans l'Autorité d'autonomie naissante fait en partie l'objet du livre de Laetitia Bucaille, Gaza : la violence de la paix, Paris, Presses de Sciences Po, 1998. [59]) Sâmî Abû Samhadâna connaît alors une période de retrait puis profite des heurts entre les forces de sécurité et les militants de Hamas en novembre 1994 pour réapparaître au premier rang. Il soutient Yasser Arafat et l'Autorité, et prône la nécessité pour cette autorité de l'extérieur de s'appuyer sur les leaders Fath de l'intérieur. Favorable au réarmement de Fath comme rempart contre la menace islamiste, il est intégré à la Force 17 avec grade de colonel mais n'hésitera pas à empêcher celle-ci de livrer aux Israéliens des activistes islamistes armés de l'intérieur. [60]) Sur le site www.fateh.tv qui reproduit des communiqués des Brigades Abû Al-Rîch et consacre des pages à Abû Al-Rîch lui-même ainsi qu'aux « martyrs » de Jabâlyâ en 1994.
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